Erwan Jauffroy veut traverser la Manche en foil sans voile ni moteur
Après avoir relié Toulon à la Corse et battu le record mondial du plus long vol sans interruption en foil, Erwan Jauffroy s’attaque à un nouveau défi. Entre juin et juillet 2026, le Français tentera de traverser la Manche dans sa grande largeur, sans voile et sans moteur, en utilisant uniquement une pagaie, l’énergie des vagues et sa propre force physique.
L’entreprise pourrait constituer une première mondiale. Aucun athlète n’aurait encore réalisé une telle traversée sur un foil dépourvu de voile et de motorisation. Le parcours envisagé représente environ 100 milles nautiques, soit 185 kilomètres, pour une durée estimée entre huit et dix heures. Deux itinéraires ont été préparés, avec une arrivée commune à Cherbourg. Le premier partirait de Plymouth, en présence d’un vent d’ouest à nord-ouest. Le second relierait Eastbourne à Cherbourg avec un vent d’est à nord-est.
Deux mois d’attente pour quelques heures décisives
Le départ ne pourra pas être fixé longtemps à l’avance. Erwan Jauffroy et son équipe observeront une période de veille météorologique de deux mois, en juin et juillet 2026, afin d’identifier une fenêtre suffisamment favorable.
Le foil sans voile ni moteur ne peut pas remonter face au vent. Le choix du parcours dépend donc directement de la direction du vent, de la formation des vagues, de l’état de la mer, des marées et des courants. L’équipe a mis en place un système d’alerte progressif. Le code rouge signifie qu’aucune fenêtre météo n’est en vue. Le code orange indique qu’un départ pourrait intervenir dans les six jours. Le code vert est déclenché lorsqu’un départ devient envisageable dans les 48 heures.
Cette souplesse est indispensable pour un projet qui repose intégralement sur les éléments naturels. Elle implique également une organisation logistique capable de se déplacer rapidement vers l’un ou l’autre des points de départ britanniques.
La distance n’est pas le seul enjeu. La Manche est une zone maritime complexe, parcourue par de nombreux cargos, ferries et navires de commerce. Les courants, les changements rapides de météo, le froid et les perturbations provoquées par les côtes compliquent encore la navigation. Pour Erwan Jauffroy, la traversée s’annonce ainsi plus technique que certaines aventures plus longues effectuées en Méditerranée.
« Je m’attends à une traversée très difficile. La Manche est une mer hostile. Il fait froid, il y a beaucoup de courant, des obstacles naturels à l’approche de la côte qui perturbent le courant et énormément de trafic maritime avec beaucoup de cargos », explique-t-il dans le dossier de présentation du projet.
L’athlète affirme vouloir relever ce défi contre lui-même, en cherchant à utiliser l’énergie de la nature pour accomplir une traversée qu’il juge « au minimum improbable, voire impossible ».
Une planche qui vole au-dessus de l’eau
Le foil peut être comparé à une aile placée sous la surface. Lorsque la planche avance, ses ailes immergées génèrent une portance qui soulève progressivement l’ensemble. La planche quitte alors la surface de l’eau et semble voler quelques dizaines de centimètres au-dessus des vagues.
Cette élévation réduit fortement les frottements. Une fois le foil lancé, la pente et l’énergie des vagues peuvent entretenir la vitesse avec un effort moins important que celui qui serait nécessaire sur une planche classique. La pagaie sert principalement au décollage, aux relances et au maintien de la trajectoire.
Le matériel retenu pour la traversée repose sur une planche de 2,40 mètres et un foil d’environ un mètre d’envergure. Sur ce type de support, Erwan Jauffroy a déjà atteint une vitesse moyenne de 17,5 nœuds sur 20 kilomètres et une pointe de 24 nœuds pendant deux secondes. À ces allures, proches de celles de certains ferries ou voiliers de course, la moindre chute peut être violente et faire perdre un temps précieux.
La traversée visée suppose donc de maintenir le vol pendant de longues périodes, tout en lisant en permanence les mouvements de la mer. Le foil ne dispose d’aucune réserve d’énergie extérieure. Lorsque la vitesse diminue trop fortement, la planche retombe sur l’eau. Le pratiquant doit alors relancer l’ensemble à la pagaie et retrouver une vague permettant de redécoller.
Un spécialiste des longues distances en foil
À 44 ans, Erwan Jauffroy possède déjà une expérience rare de ce type de navigation. Ancien windsurfer professionnel, il a notamment été champion de France en 2004. Il a ensuite dirigé les rédactions de plusieurs médias spécialisés dans les sports nautiques, dont le magazine Wind.
En 2022, il a créé la chaîne YouTube Watersports Zone, sur laquelle il partage des conseils techniques, des essais de matériel et le récit de ses aventures. Sa communauté sur les réseaux sociaux dépasse désormais les 100 000 abonnés.
Le 12 juin 2024, Erwan Jauffroy est devenu le premier homme à rejoindre la Corse depuis le continent en foil, sans voile ni moteur. Il avait parcouru les 247 kilomètres séparant Toulon de Calvi en 12 heures et 19 minutes.
Cette performance lui a valu d’être élu marin de l’année lors des World Foiling Awards en mai 2025. Quelques semaines plus tard, le 8 juin 2025, il a établi un nouveau record mondial du plus long vol sans interruption en foil, toujours sans voile ni moteur. Entre Carro, dans les Bouches-du-Rhône, et Gigaro, dans le Var, il avait parcouru 156,5 kilomètres en 6 heures et 35 minutes.
La Manche représente toutefois un environnement très différent. La houle y est davantage océanique et le trafic maritime beaucoup plus dense. Les températures sont également moins clémentes que sur les précédents parcours méditerranéens.
Plus de deux années de préparation
Derrière l’image spectaculaire d’un homme seul sur une petite planche se trouve une équipe rapprochée de onze personnes. La préparation du projet s’étend sur plus de deux ans et concerne plusieurs domaines.
Sur le plan technique, Erwan Jauffroy s’entraîne sur de longues distances et dans des conditions proches de celles qu’il pourrait rencontrer pendant la traversée. Sa préparation physique associe endurance, course en pleine nature, renforcement musculaire et suivi par un kinésithérapeute.
Un important travail est également consacré au matériel. L’athlète collabore avec plusieurs équipementiers, teste des prototypes et participe à des recherches menées avec SeaTech, l’école d’ingénieurs de l’Université de Toulon. L’objectif est d’obtenir un ensemble suffisamment rapide, stable et fiable pour supporter plusieurs heures d’effort en mer ouverte.
Le routage météorologique est confié à des spécialistes de la course au large. Thomas Rouxel, Éric Péron et Charles Caudrelier participent notamment à l’analyse des données. Leur rôle consiste à étudier les systèmes météo, les vents, les vagues, les courants et les marées afin de déterminer le meilleur moment et le meilleur itinéraire.
La préparation comprend aussi les autorisations de navigation, la coordination avec les différents acteurs maritimes, le transport de l’équipe et du matériel, ainsi que la sécurisation du parcours.
« Partir en mer sur un support aussi minimaliste est toujours une aventure, à fortiori sur un tel parcours. Réduire l’incertitude est primordial pour la réussite du projet, mais surtout pour la sécurité qui ne doit jamais être prise à la légère », souligne Erwan Jauffroy.
Un défi sportif et technologique
Au-delà de la performance individuelle, le projet veut attirer l’attention sur les possibilités offertes par les foils. Cette technologie est déjà largement utilisée dans la course au large, notamment pour réduire la traînée et augmenter la vitesse des voiliers. Dans le cas d’Erwan Jauffroy, elle permet de transformer directement l’énergie des vagues en déplacement.
Il ne s’agit évidemment pas de présenter une petite planche de foil comme une solution immédiate pour le transport maritime. L’expérience montre néanmoins que les mouvements de la mer peuvent contribuer à propulser un engin sur de longues distances, sans carburant et sans moteur.
Cette recherche trouve un écho particulier dans un contexte où le secteur maritime travaille à réduire ses émissions. L’utilisation de foils sur des navires de plus grande taille peut notamment diminuer leur résistance à l’avancement et, par conséquent, leur consommation d’énergie.
Pour Erwan Jauffroy, l’enjeu immédiat reste beaucoup plus personnel et concret. Il lui faudra trouver la bonne fenêtre, rejoindre l’un des deux points de départ, décoller sur les premières vagues et conserver suffisamment de vitesse pour atteindre Cherbourg.
Pendant huit à dix heures, il devra composer avec la fatigue, les variations du vent, les changements de houle et la circulation maritime. À l’arrivée, si les éléments et la préparation lui sont favorables, il pourrait inscrire une nouvelle première mondiale à son palmarès.




