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Pourquoi filmons-nous des concerts que nous ne regarderons jamais ensuite ?

Les lumières s’éteignent, les premières notes résonnent et, presque aussitôt, une forêt de téléphones se dresse au-dessus des têtes. Sur scène, l’artiste chante. Dans la salle, une partie du public regarde le spectacle à travers un écran de quinze centimètres, le bras tendu, en essayant de ne pas trop trembler.

Quelques minutes plus tard, la vidéo rejoint des centaines d’autres fichiers dans la mémoire du téléphone. Elle sera peut-être publiée sur un réseau social, envoyée à deux amis ou rapidement visionnée dans les transports. Puis elle disparaîtra dans les profondeurs de la galerie, entre une photo de facture, douze captures d’écran et une série d’images floues du dernier repas de famille.

Pourquoi filmer un concert que l’on sait, au fond, que l’on ne regardera probablement jamais ?

Garder une preuve que l’on y était

Filmer permet d’abord de conserver une trace. Non pas nécessairement une œuvre destinée à être revue, mais une preuve personnelle de sa présence.

La vidéo affirme : « J’étais là. » Elle transforme un moment éphémère en objet visible, enregistrable et partageable. Le concert n’est plus seulement une expérience vécue. Il devient aussi un souvenir certifié.

Cette logique existait déjà avec les appareils photo. Mais le téléphone permet désormais de documenter chaque instant, sans coût supplémentaire et sans limite apparente. Il devient donc presque étrange de ne rien enregistrer.

Dans certaines situations, filmer semble même faire partie de l’événement. On ne se contente plus d’assister à un concert. On produit en même temps le récit numérique de sa soirée.

La peur d’oublier

Un concert est par définition provisoire. Une chanson commence, atteint son refrain, puis s’achève. La soirée se termine et le souvenir commence immédiatement à s’effacer.

Filmer donne l’impression de lutter contre cette disparition. Même si l’on ne revoit jamais la vidéo, savoir qu’elle existe peut rassurer. Le moment semble moins perdu puisqu’il a été sauvegardé quelque part.

Le paradoxe est que nous accumulons parfois tellement d’images qu’elles deviennent impossibles à retrouver. Nous enregistrons pour ne pas oublier, mais nous créons des archives si volumineuses qu’elles finissent elles-mêmes par tomber dans l’oubli.

Le fichier reste présent. Le souvenir, lui, n’est pas toujours plus précis.

Partager le moment avec les absents

Beaucoup de vidéos sont prises pour être envoyées. Il faut montrer à un ami que sa chanson préférée a été jouée, faire découvrir l’ambiance à quelqu’un qui n’a pas pu venir ou publier quelques secondes sur les réseaux sociaux.

Mais ce partage répond aussi à une logique sociale. Assister à un concert peut devenir une manière d’afficher ses goûts, son mode de vie ou son accès à un événement recherché.

Une vidéo prise depuis la salle ne montre pas seulement l’artiste. Elle montre aussi la place occupée par celui qui filme. Elle peut signaler que l’on était proche de la scène, que l’on a obtenu une place rare ou que l’on a participé à un moment collectif.

Le souvenir devient alors également un message adressé aux autres.

Le téléphone comme réflexe automatique

Il arrive aussi que l’on filme sans véritable décision consciente. Le geste est devenu presque automatique.

Dès qu’un moment semble beau, rare ou important, la main cherche le téléphone. L’appareil sert à photographier un coucher de soleil, un gâteau d’anniversaire, un feu d’artifice, un enfant qui danse ou un artiste sur scène.

Ce réflexe s’explique en partie par le fait que nous avons toujours un appareil photo dans la poche. Mais il traduit aussi une modification de notre rapport aux événements. Nous avons pris l’habitude de considérer qu’une expérience mérite d’être enregistrée.

Ne rien filmer peut donner l’impression de laisser passer une occasion. Même lorsque nous savons que l’image sera médiocre, le son saturé et le cadrage instable, nous enregistrons tout de même quelques secondes.

Filmer peut éloigner du spectacle

Le problème est que filmer demande de l’attention. Il faut vérifier le cadrage, regarder si l’artiste reste dans l’image, contrôler la durée de l’enregistrement et éviter de masquer la scène aux personnes placées derrière.

Pendant ce temps, une partie de l’expérience échappe au spectateur.

Au lieu de regarder directement la scène, il observe sa propre captation. Il ne vit plus seulement le concert, il surveille la manière dont celui-ci sera conservé.

Certaines recherches en psychologie ont d’ailleurs montré que le fait de photographier systématiquement un événement pouvait parfois réduire l’attention portée à ce qui se passe réellement. Lorsque l’on confie la mémoire au téléphone, on peut moins solliciter sa propre capacité à observer et à retenir.

Le concert reste enregistré, mais il n’a pas forcément été vécu avec la même intensité.

Une vidéo souvent décevante

Une autre réalité apparaît le lendemain. La vidéo que l’on imaginait spectaculaire est souvent assez médiocre.

Le son est saturé. Le public chante plus fort que l’artiste. Une tête cache la moitié de la scène. L’image tremble. Les lumières rendent les visages invisibles. Le téléphone a enregistré le concert, mais il n’en restitue ni la puissance sonore, ni l’ambiance, ni l’émotion collective.

C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles ces vidéos sont peu regardées. Elles fonctionnent davantage comme des fragments de mémoire que comme de véritables enregistrements.

Elles ne sont pas destinées à remplacer le concert. Elles servent à rappeler qu’il a existé.

Le souvenir compte parfois plus que son utilisation

Nous conservons de nombreux objets que nous utilisons rarement : billets de spectacle, cartes postales, programmes, bracelets d’entrée ou vieux tickets de cinéma. Leur valeur ne dépend pas du nombre de fois où nous les consultons.

Les vidéos de concert remplissent peut-être une fonction comparable. Elles constituent des souvenirs numériques. Leur simple présence suffit parfois.

On ne les regarde pas, mais on serait contrarié de les perdre. Elles représentent une soirée, une période de sa vie, une personne qui nous accompagnait ou une chanson associée à une émotion particulière.

La vidéo n’est donc pas toujours inutile, même lorsqu’elle reste invisible pendant des années.

Profiter davantage en filmant moins

Il ne s’agit pas nécessairement de bannir les téléphones des concerts. Quelques secondes peuvent suffire pour conserver une trace sans passer la soirée à enregistrer.

Filmer un refrain, prendre une photo, puis ranger son appareil permet de garder un souvenir tout en restant disponible pour le spectacle.

La difficulté consiste surtout à accepter qu’un moment puisse être précieux sans être entièrement archivé. Certaines expériences doivent peut-être rester imparfaites, incomplètes et légèrement floues dans notre mémoire.

Après tout, un concert n’est pas seulement une suite d’images et de sons à conserver. C’est aussi une émotion vécue dans un lieu précis, au milieu d’autres personnes, à un instant qui ne se reproduira jamais exactement.

Et cette partie-là, même le meilleur téléphone ne peut pas vraiment l’enregistrer.

Olivier Kauf

Consultant depuis plus de 30 ans, Je suis depuis une dizaine d'années journaliste, professionnel dans le domaine des risques et des assurances pour le e-mag RiskAssur-hebdo (https://www.riskassur-hebdo.com) et témoin de mon époque pour https://notre-siecle.com et https://perelafouine.com.sans oublier notre planète https://terre-futur.com RiskAssur, Notre-Siècle et PèreLaFouine proposent chaque jour de nouveaux articles issus de la rédaction : la vie des sociétés (nominations, acquisitions, accords, …), des tests/présentations de produits, des ouvrages (professionnels, romans, bd, …), … Je peux : - présenter vos produits ou nouveaux ouvrages (il suffit de me les envoyer) - écrire sur des sujets à la demande pour du référencement SEO - publier vos communiqués de presse - Publier vos AAPC - … Une question, une remarque : olivier@franol.fr

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