Grandes écoles scientifiques, onze établissements s’unissent pour réduire les biais de genre dans les concours
Les principales grandes écoles scientifiques françaises franchissent une nouvelle étape en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Les quatre Écoles normales supérieures, l’École polytechnique et les établissements accessibles par le concours Centrale-Supélec ont décidé de déployer une formation commune destinée à sensibiliser les membres de leurs jurys aux biais et aux stéréotypes de genre.
Cette démarche collective concerne l’ENS-PSL, l’ENS de Lyon, l’ENS Paris-Saclay, l’ENS Rennes, l’École polytechnique, CentraleSupélec, Centrale Lille, Centrale Lyon, Centrale Méditerranée, Centrale Nantes et l’Institut d’Optique. Au total, onze établissements s’engagent afin de rendre l’évaluation des candidates et des candidats plus équitable, notamment lors des épreuves orales d’admission.
L’objectif n’est pas de remettre en cause la compétence ou l’impartialité des jurys, mais de les aider à reconnaître certains mécanismes inconscients susceptibles d’influencer leur jugement. Même en l’absence de volonté de discriminer, des représentations sociales profondément ancrées peuvent modifier la manière dont une prestation, une attitude ou un potentiel sont appréciés.
Une initiative née au sein des Écoles normales supérieures
La formation avait été mise en place pour la première fois en mai 2025 par les Écoles normales supérieures. Elle concernait alors les membres des jurys chargés des épreuves orales des concours d’entrée par la voie des classes préparatoires aux grandes écoles.
Environ 500 examinatrices et examinateurs avaient suivi cette première phase de sensibilisation. L’initiative change d’échelle en 2026 avec l’arrivée de l’École polytechnique et des écoles du concours Centrale-Supélec.
Le dispositif est désormais proposé à l’ensemble des jurys des concours issus des classes préparatoires donnant accès aux établissements concernés, quelle que soit la filière suivie par les candidates et les candidats. Il doit également être étendu aux autres voies d’admission dans les onze écoles engagées.
Cette généralisation témoigne d’une volonté d’agir directement sur l’un des moments décisifs du parcours scolaire : celui de la sélection. Les concours d’entrée conditionnent en effet l’accès à des formations prestigieuses, puis à des carrières importantes dans la recherche, l’ingénierie, l’innovation, l’industrie, l’enseignement supérieur ou la direction d’entreprise.
Des filières scientifiques encore très masculines
Malgré les progrès accomplis en matière d’accès des femmes à l’enseignement supérieur, les secteurs scientifiques et technologiques restent marqués par d’importants déséquilibres.
En France, les femmes ne représentent que 30 % des chercheurs. Leur part descend à 24 % dans le secteur numérique et à 14 % parmi les inventeurs. Ces écarts ne peuvent pas être expliqués par des différences de capacités cognitives entre les femmes et les hommes.
Ils résultent notamment d’un long processus de socialisation genrée, qui commence dès l’enfance. La famille, l’école, les médias, les jouets, les représentations professionnelles ou encore les modèles proposés aux jeunes contribuent à associer certaines compétences à un sexe plutôt qu’à l’autre.
Des idées reçues continuent ainsi de circuler, parfois de manière explicite, mais souvent sous une forme beaucoup plus diffuse. Les mathématiques seraient davantage faites pour les garçons, le numérique serait réservé à certains profils masculins passionnés de technologie, tandis que les femmes seraient supposées moins aptes à exercer une autorité ou à diriger une équipe.
À force d’être répétées, ces représentations peuvent influencer les choix d’orientation, la confiance en soi et la perception des compétences. Certaines jeunes filles peuvent progressivement s’éloigner des disciplines scientifiques, non parce qu’elles n’en ont pas les capacités, mais parce qu’elles se sentent moins légitimes ou moins attendues dans ces filières.
Comprendre les mécanismes inconscients de l’évaluation
La formation commune proposée aux jurys repose sur des travaux scientifiques et sur la littérature académique consacrée aux biais implicites.
Charlotte Jacquemot, directrice du département de sciences cognitives de l’ENS-PSL, a participé à sa conception. Elle est également responsable du programme « Femmes et filles de sciences », destiné à favoriser l’accès des femmes aux études et aux carrières scientifiques.
Selon elle, les différences observées dans l’évaluation des compétences féminines et masculines ne relèvent généralement pas d’une volonté consciente de discrimination. Elles peuvent résulter de mécanismes cognitifs automatiques, présents aussi bien chez les hommes que chez les femmes.
Ces biais peuvent intervenir dans l’interprétation du comportement d’une candidate, dans la manière de lui poser une question, dans le temps accordé à sa réponse ou dans le niveau d’exigence qui lui est appliqué.
Une même attitude peut, par exemple, être perçue différemment selon qu’elle est adoptée par un homme ou par une femme. L’assurance d’un candidat pourra être interprétée comme une marque de confiance et de potentiel, alors que celle d’une candidate risque d’être jugée trop autoritaire. À l’inverse, une hésitation féminine pourra parfois être davantage associée à un manque de compétence.
Ces mécanismes sont souvent subtils. Ils ne se traduisent pas nécessairement par une décision manifestement discriminatoire, mais peuvent produire, lorsqu’ils se répètent, des écarts significatifs dans les évaluations et les classements.
Donner aux jurys des outils concrets
L’ambition de la formation est de rendre visibles des réflexes qui demeurent habituellement inconscients. Une fois identifiés, ils peuvent être mieux contrôlés.
Il s’agit notamment d’amener les membres des jurys à examiner leurs propres pratiques, à s’interroger sur la formulation de leurs questions et à veiller à ce que les candidates et les candidats soient placés dans des conditions comparables.
Cette démarche peut aussi conduire à mieux distinguer les compétences réellement évaluées de certains critères plus subjectifs, comme la posture, la manière de s’exprimer ou la conformité à une représentation traditionnelle de l’excellence scientifique.
L’enjeu est particulièrement important lors des épreuves orales. Contrairement aux épreuves écrites anonymisées, l’oral place directement une personne face à un jury. La voix, l’apparence, l’attitude et la manière d’interagir peuvent alors entrer dans l’évaluation, parfois au-delà de ce que prévoit officiellement le concours.
Former les jurys ne signifie pas leur imposer une lecture uniforme des prestations. Il s’agit plutôt de leur donner des repères afin qu’ils puissent exercer leur jugement avec davantage de recul et limiter l’influence de facteurs sans rapport avec les connaissances ou les aptitudes attendues.
Une responsabilité collective des établissements
En rejoignant l’initiative lancée par les ENS, l’École polytechnique et les écoles du concours Centrale-Supélec donnent une dimension collective à la lutte contre les biais de genre.
Cette coopération est importante, car les inégalités d’accès aux filières scientifiques ne peuvent pas être corrigées par un seul établissement. Elles se construisent tout au long du parcours scolaire et se prolongent ensuite dans l’enseignement supérieur, la recherche et le monde professionnel.
L’engagement commun de grandes institutions peut contribuer à faire évoluer les pratiques au-delà des seuls concours concernés. Ces établissements forment une partie des futurs cadres scientifiques, ingénieurs, enseignants, chercheurs et dirigeants. Les changements engagés dans leurs processus de sélection peuvent donc avoir des répercussions durables sur la composition des promotions, puis sur celle des secteurs professionnels.
Les onze écoles souhaitent également entraîner d’autres établissements dans cette démarche. Elles invitent les acteurs de l’enseignement supérieur qui organisent des concours à sensibiliser et à former leurs examinatrices et examinateurs dès 2027.
Agir sur l’évaluation sans oublier l’orientation
La formation des jurys constitue un levier concret, mais elle ne peut à elle seule résoudre la sous-représentation des femmes dans les sciences.
Les inégalités se manifestent bien avant l’entrée dans les grandes écoles. Elles apparaissent au moment des premiers choix d’orientation, lorsque les élèves commencent à se projeter dans certaines disciplines et certains métiers. Elles peuvent être renforcées par l’absence de modèles féminins visibles, par des attentes différentes selon le sexe ou par une moindre confiance accordée aux filles dans les matières scientifiques.
La lutte contre les biais doit donc accompagner un effort plus large portant sur l’école, l’orientation, la représentation des scientifiques dans les médias et la valorisation des parcours féminins.
Elle suppose également de suivre les résultats obtenus. Le nombre de femmes candidates, admissibles, admises puis diplômées constitue un indicateur essentiel pour mesurer l’évolution réelle de la mixité. Les établissements devront aussi observer les parcours après l’admission, car l’égalité ne se limite pas à l’entrée dans une école.
Vers une nouvelle culture des concours
En s’unissant autour d’une formation commune, les ENS, l’École polytechnique et les écoles du concours Centrale-Supélec reconnaissent que l’excellence académique ne peut être pleinement défendue sans une réflexion sur les conditions dans lesquelles elle est évaluée.
Le mérite ne se mesure pas dans un environnement totalement indépendant des représentations sociales. Même les procédures les plus sélectives peuvent être traversées par des biais involontaires. Les identifier ne diminue pas la valeur des concours. Cela peut au contraire renforcer leur légitimité en garantissant que les décisions reposent autant que possible sur les compétences attendues.
L’initiative marque ainsi une évolution importante. La question n’est plus seulement d’encourager davantage de jeunes filles à choisir les sciences, mais aussi de vérifier que les institutions sont capables de les accueillir et de les évaluer sans reproduire, même inconsciemment, les stéréotypes qui ont longtemps limité leur place.
En faisant de la formation des jurys un engagement commun, les onze grandes écoles affirment que la mixité scientifique ne relève pas uniquement d’un objectif statistique. Elle constitue un enjeu de justice, de diversité des talents et de capacité collective à répondre aux grands défis scientifiques, technologiques et industriels.




