Le touriste français à l’étranger, ambassadeur officiel du mécontentement
Le touriste français ne voyage pas seulement avec une valise. Il emporte aussi ses habitudes, ses références, son sens critique et, surtout, une réserve presque inépuisable de réclamations.
À peine arrivé à destination, il observe, compare et rend son verdict. L’aéroport est trop grand, trop petit, trop bruyant ou curieusement mal organisé. La file d’attente avance trop lentement, même lorsqu’elle avance plus vite qu’en France. La climatisation est trop forte, sauf lorsqu’elle ne l’est pas assez.
Le voyage peut commencer.
Rien n’est jamais exactement comme chez nous
Le premier reproche du touriste français concerne généralement le fait que le pays visité ne ressemble pas suffisamment à la France.
Le café est trop long. Le pain est trop mou. Le beurre est salé alors qu’il ne devrait pas l’être, ou ne l’est pas alors qu’il le devrait. Les horaires des repas sont absurdes. Les commerces ferment trop tôt, trop tard ou au mauvais moment.
Le Français est pourtant venu découvrir une autre culture. Mais il aurait apprécié qu’elle fasse un petit effort pour s’adapter à la sienne.
Lorsqu’il commande un café dans un établissement italien, espagnol ou grec, il peut s’étonner de ne pas recevoir exactement ce qu’il aurait obtenu au comptoir de son café habituel.
Il avait demandé un café. On lui a servi un café. Mais pas le bon café.
L’hôtel, ce lieu où tout devient une question de principe
Dans un hôtel, le touriste français se transforme volontiers en inspecteur général de l’hébergement international.
La chambre est trop petite, même si elle mesure exactement la superficie annoncée. Le lit est trop ferme. L’oreiller est trop mou. La vue sur la mer comprend malheureusement un morceau de parking, ce qui constitue presque une rupture de contrat moral.
Le petit-déjeuner est ensuite examiné avec une grande rigueur.
Il y a trop de choix, mais rien de vraiment satisfaisant. Les viennoiseries ne sont pas assez croustillantes. Le jus d’orange semble industriel. Les œufs sont trop cuits. Le fromage manque de caractère.
Après avoir rempli trois assiettes, le voyageur conclut généralement que le buffet est décevant.
Il pourra néanmoins y retourner le lendemain afin de vérifier si la situation s’est améliorée.
La chaleur est excessive dans les pays chauds
Le climat constitue un autre motif fréquent d’étonnement.
Dans un pays méditerranéen au mois d’août, il fait chaud. Cette situation, pourtant prévisible, provoque parfois une véritable indignation.
« C’est quand même étouffant. »
Le touriste prononce cette phrase avec le sérieux d’un scientifique venant de découvrir un phénomène inconnu.
S’il pleut, le pays est mal choisi. S’il fait trop beau, la chaleur devient insupportable. S’il y a du vent, la plage est désagréable. S’il n’y en a pas, l’air est irrespirable.
Le climat local se retrouve ainsi sommé de respecter un cahier des charges extrêmement précis, compris entre 23 et 25 degrés, avec une légère brise, mais sans courant d’air.
Les habitants ne parlent pas assez bien français
Le touriste français fait souvent preuve d’une grande ouverture linguistique.
Lorsqu’un serveur ne comprend pas sa demande, il répète la même phrase en français, mais plus lentement. Si cela ne fonctionne pas, il augmente légèrement le volume.
Cette méthode repose sur une conviction simple : toute personne étrangère finit par comprendre le français à condition qu’on articule suffisamment fort.
Il arrive également que le voyageur tente quelques mots d’anglais. Il les prononce avec prudence, puis revient rapidement au français, estimant avoir déjà fourni un effort considérable.
Lorsque l’interlocuteur parle français, mais avec un accent, le touriste peut néanmoins conserver une certaine méfiance. L’accent semble parfois diminuer mystérieusement la crédibilité d’une information.
Les prix sont scandaleux, sauf lorsqu’ils sont très bas
Le rapport du touriste français à l’argent est subtil.
Lorsque les prix sont élevés, il dénonce une exploitation manifeste des visiteurs. Lorsqu’ils sont faibles, il soupçonne une qualité douteuse ou des conditions sociales inquiétantes.
Un café à cinq euros est un vol. Un repas complet à huit euros est probablement suspect.
Le voyageur cherche donc un tarif raisonnable, mais pas trop raisonnable, pour un service haut de gamme, dans un lieu authentique, mais confortable, fréquenté par des habitants, mais pas trop éloigné des attractions touristiques.
Il souhaite vivre comme un local, tout en bénéficiant des garanties d’un séjour organisé.
Les autres touristes sont toujours le problème
Le touriste français n’aime pas les endroits touristiques. Il préfère les lieux authentiques, tranquilles et préservés.
Il choisit donc un site célèbre, recommandé dans tous les guides, puis se plaint du nombre de visiteurs.
« Il y a vraiment trop de touristes ici. »
Cette phrase est prononcée au milieu d’une foule dont il fait lui-même partie, mais cette contradiction ne semble pas le troubler.
Les autres voyageurs sont bruyants, encombrants et mal élevés. Lui est simplement présent.
Il ne prend pas une photo comme tout le monde. Il immortalise un souvenir.
Il ne bloque pas le passage. Il cherche le meilleur angle.
Il ne participe pas au tourisme de masse. Il voyage intelligemment.
Les habitudes locales sont charmantes, jusqu’à un certain point
Le touriste français apprécie les traditions, à condition qu’elles ne perturbent pas son programme.
Une fête locale est pittoresque, sauf lorsqu’elle bloque la circulation. Un marché traditionnel est magnifique, sauf lorsqu’il empêche de se garer. Une coutume ancestrale est fascinante, sauf lorsqu’elle retarde le service au restaurant.
Il souhaite rencontrer les habitants, mais sans être dérangé. Il veut découvrir la vie locale, mais de préférence entre 10 heures et 18 heures, avec une pause déjeuner et un accès facile aux toilettes.
L’authenticité doit rester pratique.
Au retour, tout devient merveilleux
Le phénomène le plus remarquable se produit après les vacances.
Une fois revenu en France, le touriste oublie une grande partie de ses critiques. Le petit hôtel devient « une adresse pleine de charme ». Le restaurant lent se transforme en « expérience hors du temps ». La plage bondée est décrite comme « incroyablement vivante ».
Les désagréments deviennent des anecdotes. Les erreurs d’organisation deviennent des aventures. Le train annulé prend même une dimension presque romanesque.
Les proches entendront alors cette phrase :
« Franchement, c’était génial. »
Ils ne sauront jamais qu’au cours du séjour, le voyageur avait envisagé à plusieurs reprises d’écrire à l’office du tourisme, à l’hôtel, à la compagnie aérienne et, dans un moment de colère, au gouvernement du pays.
Râler, une manière de voyager
Il serait injuste de croire que le touriste français ne profite pas de ses vacances. Il les apprécie réellement. Il a simplement besoin de les commenter en permanence.
Râler lui permet de s’approprier le voyage. C’est une manière de participer, d’analyser et parfois de créer du lien avec ses compatriotes.
Deux Français qui ne se connaissent pas peuvent devenir amis en quelques minutes s’ils découvrent qu’ils trouvent tous les deux le petit-déjeuner médiocre.
La plainte devient alors une langue commune, plus efficace que l’anglais international.
Le touriste français ne dit pas toujours qu’il est heureux. Il explique surtout pourquoi il pourrait l’être davantage.
Et lorsqu’il rentre chez lui, fatigué, bronzé et légèrement mécontent, il commence immédiatement à préparer ses prochaines vacances.
Dans un autre pays, bien entendu.
Peut-être que, là-bas, le café sera enfin correct.




