Municipales : l’Institut Curie alerte sur la fracture territoriale face au cancer
À l’heure où s’ouvre la campagne des élections municipales, la question de l’égalité d’accès aux soins s’impose comme un enjeu majeur de santé publique. À la veille de la Journée mondiale, qui se déroulera le 4 février 2026, contre le cancer, le baromètre Curie Cancer 2026, réalisé par Institut Curie avec Viavoice, dresse un constat préoccupant : pour une large majorité de Français, les inégalités face au cancer sont bien réelles et s’ancrent durablement dans les territoires.
Un cancer omniprésent dans le quotidien des Français
Le cancer s’est installé au cœur des préoccupations collectives. Selon le baromètre, sept Français sur dix se disent préoccupés par cette maladie, aujourd’hui première cause de mortalité en France. Cette anxiété est largement alimentée par la proximité avec la maladie : plus de huit Français sur dix déclarent connaître, dans leur entourage proche ou élargi, une personne touchée par un cancer. Près de sept répondants sur dix estiment par ailleurs que l’incidence du cancer progresse par rapport aux années précédentes.
Cette perception rejoint une réalité démographique et sanitaire lourde. Le nombre de nouveaux cas de cancer a doublé depuis 1990 et, à l’échelle mondiale, l’incidence pourrait augmenter de 75 à 90 pour cent dans les vingt cinq prochaines années. Le cancer n’est plus perçu uniquement comme une pathologie grave, mais comme un phénomène diffus, touchant toutes les générations et l’ensemble du territoire.
Une perception massive des inégalités face à la maladie
Le baromètre Curie Cancer 2026 met en évidence un sentiment d’injustice largement partagé. Soixante dix sept pour cent des Français estiment qu’il existe des inégalités face au cancer, une perception en nette progression depuis 2019. Le lieu de résidence apparaît comme le premier facteur d’inégalité cité, devant le niveau d’information et les revenus.
Ces résultats traduisent une fracture sanitaire profonde. Les populations les plus vulnérables, les jeunes et les classes populaires cumulent souvent éloignement géographique des structures spécialisées, déficit d’information et contraintes économiques. Pour beaucoup, l’accès équitable à la prévention, au dépistage, à l’accompagnement et aux innovations thérapeutiques reste largement théorique.
Comme le souligne le professeur Alain Puisieux, président du directoire de l’Institut Curie, cette fracture dépasse largement le cadre médical. Elle interroge directement l’équité républicaine et la capacité du système de santé à garantir à chacun, quels que soient son lieu de vie et ses ressources, une prise en charge de qualité.

Un accès aux soins vécu comme un parcours d’obstacles
Au-delà du ressenti général, le baromètre met en lumière des difficultés très concrètes dans l’accès aux soins. Près de la moitié des personnes interrogées jugent complexe l’accès aux équipements médicaux de pointe. Plus d’un Français sur deux estime difficile l’entrée dans un établissement hospitalier et près de deux tiers rencontrent des obstacles pour obtenir un rendez-vous avec un médecin spécialiste.
Ces difficultés sont fortement marquées par les disparités territoriales. Les habitants des grandes agglomérations et de l’Île de France déclarent un accès globalement plus fluide, tandis que les populations des zones rurales ou périphériques font état de contraintes bien plus importantes. Ce clivage géographique, déjà ancien, s’impose désormais comme l’un des déterminants majeurs de l’inégalité face au cancer.
Cette réalité se traduit aussi dans les flux de patients. Chaque année, l’Institut Curie accueille des patients venus de l’ensemble du territoire français. En 2025, un patient sur cinq pris en charge dans l’établissement n’était pas francilien. Ce chiffre, en progression, illustre la concentration de l’offre de soins spécialisés dans quelques pôles d’excellence et la nécessité, pour de nombreux patients, de parcourir de longues distances pour accéder à une prise en charge de haut niveau.
L’innovation en cancérologie face au défi économique et organisationnel
Les inégalités territoriales se doublent d’un défi majeur lié à l’évolution rapide des pratiques en cancérologie. Les innovations diagnostiques et thérapeutiques, telles que la médecine personnalisée, la biologie moléculaire ou la biopsie liquide, requièrent des investissements lourds en équipements et en compétences. Ces technologies représentent un coût initial élevé, mais offrent à moyen et long terme des bénéfices significatifs.
En permettant une meilleure adaptation des traitements, elles contribuent à limiter le recours à des thérapies lourdes, à réduire les effets secondaires et à éviter des examens ou hospitalisations inutiles. Cette logique d’« épargne thérapeutique » constitue un levier important pour améliorer à la fois la qualité des soins et l’efficience du système de santé.
Avec un coût estimé à 40 milliards d’euros par an en France, intégrant le dépistage, le suivi et la perte de productivité liée à la maladie, le cancer représente un enjeu politique et budgétaire déterminant. Pour le professeur Steven Le Gouill, directeur de l’ensemble hospitalier de l’Institut Curie, il est indispensable de bâtir un modèle économique soutenable afin de diffuser ces innovations au-delà des seuls centres d’excellence.
Le développement de réseaux comme Unicancer et la mise en place de parcours patients multi sites, fondés sur la complémentarité des expertises et le partage des équipements de pointe, apparaissent comme des leviers structurants pour démocratiser l’accès à l’innovation.
Repenser l’organisation du système de santé
La transformation de la cancérologie ne peut toutefois se limiter à une question technologique ou financière. Elle implique une refonte plus globale de l’organisation du système de santé. Celui-ci reste largement structuré autour de l’acte, qu’il s’agisse de chimiothérapie, d’imagerie ou d’hospitalisation, alors que les enjeux actuels appellent une approche centrée sur le parcours global du patient.
Cela suppose de renforcer les actions en amont, notamment en matière de prévention et de dépistage, mais aussi d’améliorer le suivi à long terme et la prise en charge des rechutes. Ces évolutions concernent également la formation des soignants, leur appropriation des nouveaux outils et l’adaptation des organisations locales.
Dans un contexte marqué par une défiance croissante envers la science et la montée de la désinformation, le renforcement de la confiance dans le diagnostic et l’accompagnement des professionnels de santé constituent des priorités absolues.
Les municipales, un levier politique décisif
L’ouverture de la campagne des élections municipales confère une dimension particulière à ces enjeux. Les communes disposent de leviers concrets pour agir sur l’accès aux soins : aménagement du territoire, politiques de mobilité, soutien aux actions de prévention et de dépistage, information des habitants ou encore accompagnement des parcours de santé locaux.
En s’emparant pleinement de ces compétences, les municipalités peuvent contribuer à réduire les inégalités ressenties par les citoyens et à renforcer la cohésion territoriale en matière de santé.
C’est dans cette perspective que l’Institut Curie appelle les futures équipes municipales et les pouvoirs publics à inscrire la lutte contre les inégalités de santé, et en particulier face au cancer, au cœur de leurs engagements. Le cancer ne peut plus être appréhendé comme une problématique strictement médicale. Il s’impose désormais comme un défi social, territorial et politique majeur, auquel les collectivités locales ont un rôle essentiel à jouer.
A propos de l’Institut Curie :
L’Institut Curie, 1er centre français de lutte contre le cancer, associe un centre de recherche de renommée internationale et un ensemble hospitalier de pointe qui prend en charge tous les cancers y compris les plus rares. Fondé en 1909 par Marie Curie, l’Institut Curie rassemble sur 3 sites (Paris, Saint-Cloud et Orsay) 4 000 chercheurs, médecins et soignants autour de ses 3 missions : soins, recherche et enseignement. Fondation reconnue d’utilité publique habilitée à recevoir des dons et des legs, l’Institut Curie peut, grâce au soutien de ses donateurs, accélérer les découvertes et ainsi améliorer les traitements et la qualité de vie des malades.




