Quand la photographie menaçait les peintres, l’intelligence artificielle menace-t-elle aujourd’hui les écrivains ?

La polémique revient régulièrement depuis l’arrivée de l’intelligence artificielle générative. Lorsqu’un roman est soupçonné d’avoir été écrit, totalement ou partiellement, avec l’aide d’une IA, les mêmes réactions apparaissent : une machine ne peut pas remplacer la sensibilité d’un écrivain, produire une véritable œuvre ou posséder cette fameuse « plume » qui distinguerait la littérature d’un simple assemblage de phrases.

Le débat est légitime. Mais il n’est peut-être pas totalement nouveau.

Il y a près de deux siècles, une autre invention technique provoquait des interrogations comparables. Cette invention était la photographie.

Avant son apparition, celui qui voulait conserver son portrait devait s’adresser à un artiste. Un peintre, un dessinateur ou un miniaturiste devait observer son modèle puis reproduire son visage. Le résultat dépendait de son talent, de son regard et de son interprétation.

Quelques décennies plus tard, une machine permettait d’obtenir une représentation extrêmement fidèle d’une personne.

Le bouleversement fut considérable.

Avant la photographie, le portrait était d’abord une affaire d’artiste

Pendant des siècles, commander son portrait constituait un privilège.

Les souverains, les membres de l’aristocratie et les familles aisées pouvaient faire appel à des peintres spécialisés. Ces portraits avaient évidemment une fonction artistique, mais également une fonction documentaire.

Ils permettaient de conserver l’apparence d’une personne, de montrer son statut social ou simplement de transmettre son image aux générations suivantes.

Pour les catégories moins fortunées, plusieurs techniques existaient, notamment le dessin, la miniature ou la silhouette.

Mais toutes nécessitaient une intervention humaine.

Il n’existait tout simplement aucune autre façon de conserver une représentation précise d’un visage.

Puis arriva la photographie.

1839, une révolution

En 1839, Louis Daguerre présente le procédé du daguerréotype.

L’invention fascine immédiatement.

Pour la première fois, une machine permet de fixer durablement l’image d’une personne avec une précision que les contemporains n’avaient jamais connue.

Évidemment, les premiers portraits photographiques ne ressemblent guère aux photographies réalisées aujourd’hui avec un téléphone portable.

Les temps de pose sont longs. Le matériel est encombrant. Les séances nécessitent une préparation importante.

Mais le principe est là.

Il devient possible de produire une représentation fidèle d’un visage sans demander à un peintre de le reproduire pendant plusieurs heures ou plusieurs jours.

Très rapidement, des studios photographiques apparaissent dans les grandes villes.

Le portrait commence alors à devenir accessible à une population beaucoup plus large.

C’est une véritable démocratisation de l’image personnelle.

Une famille qui n’aurait jamais eu les moyens de commander une peinture peut désormais conserver le portrait d’un parent.

Les photographies circulent, sont offertes et conservées dans les familles.

La fonction documentaire du portrait peint commence progressivement à basculer vers la photographie.

Les peintres n’ont pourtant pas disparu

L’histoire devient particulièrement intéressante lorsqu’on la compare au débat actuel sur l’intelligence artificielle.

La photographie aurait pu être considérée comme la fin du portrait.

Après tout, pourquoi demander à quelqu’un de peindre laborieusement un visage lorsqu’une machine peut le reproduire avec une précision supérieure ?

Pourtant, la peinture n’a pas disparu.

Elle a simplement perdu une partie du rôle qu’elle occupait auparavant.

Avant la photographie, le portrait peint remplissait simultanément plusieurs fonctions : conserver l’apparence d’une personne, témoigner de son existence, transmettre son image et produire une œuvre artistique.

La photographie s’est progressivement imposée pour les premières fonctions.

Mais elle n’a pas supprimé la dernière.

Un portrait peint n’est pas uniquement la reproduction fidèle d’un visage.

Le peintre interprète son modèle. Il sélectionne les couleurs, l’attitude, le décor, la lumière et l’expression.

Il produit une vision.

La photographie elle-même finira d’ailleurs par connaître exactement la même évolution.

Le photographe n’est pas devenu un simple opérateur de machine

Au début, certains considèrent la photographie comme un procédé essentiellement mécanique.

La machine enregistrerait le réel tandis que le peintre créerait véritablement une œuvre.

Cette distinction deviendra rapidement impossible à maintenir.

Deux photographes placés devant la même personne ne produisent pas nécessairement la même photographie.

Progressivement, la photographie devient elle-même une discipline artistique.

Elle entre dans les musées et les galeries.

Des photographes deviennent des artistes reconnus.

Autrement dit, une technologie initialement présentée comme un moyen mécanique de reproduire la réalité devient finalement un nouvel instrument de création.

L’appareil photographique n’a pas supprimé l’artiste.

Il a créé une nouvelle catégorie d’artistes.

Sommes-nous en train de vivre la même chose avec l’intelligence artificielle ?

Le parallèle avec l’intelligence artificielle est évidemment tentant.

Pendant des siècles, produire un texte élaboré nécessitait nécessairement une personne capable de l’écrire.

Comme le peintre possédait autrefois le monopole de la fabrication d’un portrait, l’être humain possédait celui de la production d’un texte.

L’intelligence artificielle remet en cause cette évidence.

Il suffit désormais de quelques instructions pour produire en quelques secondes une nouvelle, un scénario, un article ou même les premières pages d’un roman.

La réaction est alors compréhensible.

On affirme qu’une IA ne possède aucune expérience personnelle.

La question mérite d’être posée.

Mais on pourrait également rappeler qu’un appareil photographique ne possède lui non plus aucune sensibilité.

Un objectif ne ressent rien.

Un capteur numérique n’éprouve aucune émotion.

Pourtant, cela n’empêche pas un photographe de produire une œuvre capable de provoquer une émotion considérable chez celui qui la regarde.

Parce que l’art ne se trouve pas nécessairement dans l’outil.

Il peut se trouver dans son utilisation.

Tout dépend peut-être de la place laissée à l’humain

C’est probablement là que se situe la véritable question concernant l’intelligence artificielle.

Imaginez deux auteurs.

Le premier demande simplement à une IA : « écris-moi un roman policier de 300 pages ».

Il récupère le texte et le publie pratiquement sans modification.

Le second utilise la même technologie différemment.

Probablement pas.

C’est un peu la différence entre placer un appareil photographique sur un trépied et appuyer mécaniquement sur le déclencheur, ou construire consciemment une image en choisissant la lumière, le cadrage et l’instant.

La technologie utilisée est identique.

La contribution humaine ne l’est pas.

L’IA pourrait surtout transformer le métier d’écrivain

L’histoire de la photographie nous invite donc à nous méfier des conclusions trop rapides.

Lorsqu’une nouvelle technologie apparaît, nous avons souvent tendance à penser qu’elle va supprimer les pratiques précédentes.

En réalité, elle transforme souvent leur fonction.

Dans chacun de ces cas, les anciennes pratiques ont dû évoluer.

Il pourrait en être de même pour l’écriture.

L’intelligence artificielle pourrait prendre en charge une partie des tâches aujourd’hui réalisées par les auteurs : documentation, premières versions, recherches de formulations, correction, traduction ou construction de scénarios.

Mais cela ne signifie pas nécessairement que l’écrivain disparaîtra.

Cela pourrait simplement déplacer la valeur de son travail.

La qualité d’un auteur se mesurerait alors moins à sa capacité à produire mécaniquement des milliers de mots qu’à sa capacité à imaginer un univers, sélectionner les bonnes idées, construire une vision et donner une cohérence à l’ensemble.

Une révolution qui commence seulement

Nous sommes probablement encore trop proches de l’apparition de l’intelligence artificielle générative pour savoir précisément quelles seront ses conséquences.

En 1840, il aurait été difficile d’imaginer la place que la photographie occuperait deux siècles plus tard dans nos vies.

Des milliards de photographies sont aujourd’hui réalisées chaque jour.

Nous avons presque tous un appareil photo dans notre poche.

Et pourtant, les photographes professionnels existent toujours.

Les peintres également.

Peut-être en sera-t-il de même avec l’écriture.

Dans quelques décennies, utiliser une intelligence artificielle pour écrire semblera peut-être aussi banal que d’utiliser aujourd’hui un appareil photographique pour réaliser un portrait.

Ou peut-être constaterons-nous que certaines formes de création résistent davantage que prévu à l’automatisation.

Personne ne peut encore le savoir.

Mais l’histoire de la photographie nous enseigne au moins une chose.

Lorsqu’une machine devient capable d’effectuer une tâche autrefois réservée à l’être humain, cela ne signifie pas nécessairement la disparition de l’artiste.

Cela oblige surtout à redéfinir ce que nous attendons réellement de lui.

Et finalement, la question qui se pose aujourd’hui n’est peut-être pas de savoir si l’intelligence artificielle peut écrire un roman.

Elle le peut déjà.

La véritable question est désormais beaucoup plus délicate :

qu’est-ce qui, dans un roman, fait réellement de son auteur un écrivain ?

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