
Note méthodologique : Étude Ipsos bva – CESI école d’ingénieurs réalisée via l’omnibus Ipsos.Digital du 9 au 12 octobre 2026 auprès d’un échantillon de 1 000 Français âgés de 18 à 75 ans, représentatif selon la méthode des quotas (sexe, âge, CSP, région).
Cette étude intervient dans un contexte particulier, marqué par la polémique entourant l’écrivain Thélyson Orélien et son premier roman C’était ça ou mourir, publié chez Grasset. Selon les éléments communiqués dans le cadre de l’enquête, l’affaire a pris une nouvelle dimension le 21 octobre, lorsque son éditeur canadien, les Éditions du Boréal, a annoncé mettre fin à leur collaboration après une analyse externe concluant à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’écriture du livre.
Cette décision fait suite aux accusations de plagiat reconnues le 13 octobre et aux réactions des jurys littéraires. L’ouvrage a été retiré des sélections du Goncourt et du Femina, tandis que le Renaudot a choisi de le maintenir.
Au-delà du cas particulier de cet écrivain, cette controverse pose une question qui pourrait durablement transformer le secteur de l’édition : jusqu’où un auteur peut-il utiliser l’intelligence artificielle sans remettre en cause la nature de son travail et la relation de confiance avec ses lecteurs ?
Une polémique qui dépasse largement le monde littéraire
L’affaire a rencontré un écho important dans l’opinion publique. Selon l’enquête Ipsos bva et CESI école d’ingénieurs, 62 % des Français âgés de 18 à 75 ans déclarent en avoir entendu parler. Parmi eux, 44 % de l’ensemble des personnes interrogées affirment voir très bien de quoi il s’agit.
Ces résultats montrent que les interrogations sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la littérature ne concernent plus uniquement les écrivains, les éditeurs ou les critiques littéraires.
Elles touchent également les lecteurs, confrontés à une évolution technologique qui pourrait modifier leur perception des livres et de leurs auteurs.
L’intelligence artificielle peut aujourd’hui intervenir à différentes étapes de la création d’un ouvrage, qu’il s’agisse de rechercher des idées, de proposer des reformulations, de corriger des textes ou de produire des passages entiers. Mais ces usages ne soulèvent pas tous les mêmes interrogations.
La distinction entre une assistance technique et une participation directe à la création devient ainsi un enjeu central pour le monde éditorial.
Pour 69 % des Français, un livre écrit avec l’IA n’est pas de la véritable littérature
Les résultats de l’enquête révèlent une certaine méfiance envers les œuvres produites totalement ou partiellement avec l’aide de l’intelligence artificielle.
Ainsi, 69 % des personnes interrogées considèrent qu’un livre écrit avec l’IA n’est pas de la véritable littérature. À l’inverse, 22 % ne partagent pas cette opinion.
Cette réserve se retrouve également dans l’appréciation de la valeur littéraire des ouvrages. Seuls 25 % des répondants estiment qu’un livre écrit avec l’intelligence artificielle peut avoir autant de valeur qu’un ouvrage rédigé sans cette technologie. Une majorité de 64 % rejette cette équivalence.
De même, 32 % des Français considèrent que les livres écrits avec l’IA pourraient constituer une nouvelle forme de littérature à part entière, contre 57 % qui refusent cette idée.
Ces résultats traduisent un attachement à la figure de l’écrivain et à ce qu’elle représente. Pour une grande partie du public, un roman ne se résume pas à une succession de phrases correctement construites. Il repose également sur une expérience personnelle, une sensibilité, une imagination et une intention artistique.
L’utilisation d’une technologie capable de produire automatiquement du texte vient donc questionner la place de l’auteur dans le processus créatif.
Pour autant, les Français ne rejettent pas systématiquement toute intervention de l’intelligence artificielle.
L’enquête révèle que 55 % des répondants acceptent de considérer un livre comme une œuvre littéraire lorsque l’être humain demeure son auteur principal.
Cette distinction est importante. Elle laisse entrevoir une acceptation possible de l’IA comme outil d’accompagnement, à condition que les choix artistiques et la responsabilité de l’œuvre restent entre les mains de l’écrivain.
Des lecteurs qui pourraient se sentir trompés
La question de l’intelligence artificielle ne concerne pas seulement la qualité supposée des textes. Elle touche également à la relation entre un auteur et son public.
L’étude propose ainsi aux personnes interrogées d’imaginer qu’elles découvrent qu’un livre qu’elles ont particulièrement apprécié a été entièrement écrit par une intelligence artificielle.
Dans cette situation, 62 % des Français déclarent qu’ils se sentiraient déçus ou trompés.
À l’inverse, 27 % estiment que cette révélation ne changerait rien à leur appréciation de l’ouvrage.
Ces réponses mettent en évidence une dimension particulière de la lecture. Le plaisir procuré par un roman ne dépend pas uniquement de son intrigue ou de son style. Pour de nombreux lecteurs, il existe également un lien avec la personne qui l’a écrit.
Découvrir qu’un texte attribué à un écrivain a en réalité été entièrement généré par une machine peut donc modifier rétrospectivement la perception de l’œuvre.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une remise en cause de la qualité du texte, mais d’une interrogation sur son origine et sur la sincérité de sa présentation au public.
Cette question pourrait devenir particulièrement sensible dans un secteur où le nom de l’auteur, son parcours et sa personnalité occupent une place importante dans la promotion des ouvrages.
Plus de neuf Français sur dix veulent une mention obligatoire sur les couvertures
L’un des enseignements les plus marquants de l’enquête concerne la transparence.
Plus de neuf Français sur dix souhaitent que l’utilisation de l’intelligence artificielle, pour tout ou partie de l’écriture d’un livre, soit obligatoirement signalée sur sa couverture.
Cette demande témoigne d’une volonté de disposer d’une information claire avant l’achat ou la lecture d’un ouvrage.
Les répondants ne réclament pas nécessairement l’interdiction des livres produits avec l’IA. Ils souhaitent avant tout pouvoir les identifier.
Interrogés sur les mesures qui leur paraissent les plus utiles pour l’avenir du secteur, 66 % privilégient l’instauration d’une mention obligatoire indiquant qu’un ouvrage a été écrit avec l’intelligence artificielle.
Cette solution arrive devant les autres possibilités évoquées, notamment l’adoption d’une charte par les éditeurs ou le recours à des outils indépendants de détection.
La question de l’étiquetage pourrait ainsi devenir un sujet important pour les maisons d’édition.
Elle soulève néanmoins plusieurs difficultés pratiques. À partir de quel niveau d’intervention de l’intelligence artificielle faudrait-il imposer une mention ? Une simple correction grammaticale doit-elle être traitée de la même manière que la génération de plusieurs chapitres ? Comment vérifier les déclarations des auteurs ?
L’enquête ne permet pas de trancher ces questions, mais elle montre que le public attend davantage de clarté.
Cette transparence ne constitue toutefois pas, à elle seule, une garantie de reconnaissance littéraire.
Seuls 40 % des Français estiment qu’un livre écrit avec l’IA peut être considéré comme de la littérature dès lors que cette utilisation est clairement indiquée. Près de la moitié, soit 49 %, rejette cette affirmation.
Autrement dit, informer les lecteurs apparaît nécessaire aux yeux d’une large majorité, mais cette information ne suffit pas à convaincre tout le monde de la valeur littéraire d’une œuvre.
Les prix littéraires confrontés à de nouvelles interrogations
La polémique intervient à un moment particulièrement sensible pour l’édition française, alors que les grands prix littéraires doivent désigner leurs lauréats.
Ces distinctions jouent un rôle important dans la reconnaissance des auteurs, mais également dans la visibilité commerciale des ouvrages.
La question de l’utilisation de l’intelligence artificielle pourrait désormais s’inviter dans les critères d’appréciation des jurys.
Selon l’enquête, 46 % des Français estiment qu’un livre soupçonné d’avoir été écrit avec l’IA devrait être retiré de la sélection d’un prix littéraire.
D’autres approches sont également envisagées par les répondants, notamment laisser le jury apprécier la qualité du texte, demander des explications publiques à l’auteur ou examiner chaque situation individuellement. Elles recueillent cependant moins d’adhésion.
Le résultat mérite d’être nuancé : 46 % ne représentent pas une majorité absolue. Il révèle néanmoins qu’une proportion importante du public privilégie une attitude de précaution face aux soupçons d’utilisation de l’IA.
Cette position pose une difficulté pour les jurys littéraires. Un soupçon ne constitue pas une preuve, et l’utilisation d’une intelligence artificielle peut recouvrir des pratiques très différentes.
Les académies pourraient donc être amenées à préciser leurs règles, notamment sur les déclarations attendues des auteurs et les conditions dans lesquelles une œuvre peut être maintenue ou écartée d’une sélection.
Un nouveau défi pour les maisons d’édition
Pour les éditeurs, l’enjeu dépasse la seule attribution des prix.
La relation entre un écrivain et sa maison d’édition repose notamment sur la confiance, la connaissance du manuscrit et les engagements pris lors de sa publication.
L’apparition de l’intelligence artificielle générative ajoute une nouvelle dimension à cette relation.
Les éditeurs pourraient être conduits à préciser les conditions dans lesquelles leurs auteurs peuvent utiliser ces outils, ainsi que les informations qu’ils doivent fournir sur leur processus d’écriture.
Il s’agit également de préserver la crédibilité des ouvrages proposés aux lecteurs.
Dans un marché où les livres sont nombreux et où les maisons d’édition cherchent à valoriser leurs choix éditoriaux, l’authenticité de la création pourrait devenir un argument supplémentaire de différenciation.
Mais les résultats de l’enquête montrent aussi qu’il serait excessif d’opposer systématiquement écrivains et intelligence artificielle. Une majorité relative des personnes interrogées accepte l’idée d’une littérature assistée par l’IA lorsque l’humain reste le principal créateur.
La difficulté sera donc de distinguer les usages qui accompagnent le travail de l’auteur de ceux qui se substituent à lui.
Une évolution technologique qui oblige le secteur à se positionner
L’intelligence artificielle transforme déjà de nombreux métiers liés à la production de contenus. La littérature n’échappe pas à cette évolution.
Les outils de génération de texte peuvent offrir de nouvelles possibilités, mais leur développement impose également une réflexion sur la propriété intellectuelle, l’originalité des œuvres et la responsabilité de ceux qui les publient.
L’enquête Ipsos bva et CESI école d’ingénieurs met en évidence un paradoxe apparent. Les Français ne ferment pas complètement la porte à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la création littéraire, mais ils restent majoritairement réticents à reconnaître comme équivalentes les œuvres produites avec et sans cette technologie.
Surtout, ils souhaitent être informés.
À quelques jours de la remise du prix Goncourt, cette exigence constitue un signal pour les éditeurs, les auteurs et les jurys. Le développement de l’intelligence artificielle ne signifie pas nécessairement la disparition de la création humaine, mais il pourrait imposer de nouvelles règles de transparence.
L’avenir de la littérature assistée par l’IA dépendra probablement autant de la qualité des textes que de la capacité du secteur à préserver la confiance de ses lecteurs.