Mektoub n’interdit jamais d’agir

Bien que nous disposions de notre libre arbitre, je suis persuadé qu’une partie de notre vie est conduite par ce que l’on appelle « Mektoub ».

Issu de l’arabe, le mot « Mektoub » peut être traduit par « c’est écrit » ou « cela était écrit ». Il renvoie à l’idée de destinée, à cette impression que certains événements de notre existence devaient se produire, indépendamment de notre volonté. Il ne s’agit pas d’une vérité démontrable, mais d’une manière de donner du sens aux hasards, aux rencontres et aux enchaînements qui orientent une vie.

Lorsque je regarde ma propre expérience, je constate que beaucoup de choses ayant profondément modifié mon parcours n’ont pas été consciemment choisies. Elles sont parfois nées d’un détail presque insignifiant, d’une décision prise sans en mesurer les conséquences ou d’une circonstance sur laquelle je n’avais aucune prise.

Il suffit parfois de partir cinq minutes plus tôt ou cinq minutes plus tard. De choisir d’aller à gauche plutôt qu’à droite. D’accepter une invitation que l’on avait d’abord envisagé de refuser. De répondre à un appel téléphonique ou, au contraire, de laisser sonner. Chacun de ces gestes paraît banal sur le moment. Pourtant, il peut entraîner une rencontre, une proposition professionnelle, une amitié, une séparation ou un changement complet de direction.

Nous ne pouvons évidemment pas savoir ce qui se serait passé si nous avions pris une autre décision. Nous reconstruisons souvent notre histoire après coup, en reliant les événements entre eux. Ce qui semblait être un hasard peut alors apparaître comme une étape indispensable de notre parcours. C’est peut-être à cet endroit que naît le sentiment du Mektoub.

Notre existence résulte probablement d’un mélange complexe entre nos choix personnels, les décisions des autres, notre environnement, les circonstances et une part d’imprévisible. Nous pouvons préparer un projet avec soin, travailler, anticiper et prendre des précautions, sans jamais maîtriser totalement le résultat. Un événement extérieur peut tout accélérer, tout ralentir ou remettre en cause ce que nous pensions définitivement acquis.

Croire que certaines choses étaient écrites ne signifie cependant pas qu’il faille renoncer à agir. Ce serait même une interprétation dangereuse de la destinée. Dire « c’était écrit » ne doit pas servir d’excuse à l’inaction, à la résignation ou à l’abandon.

Nous ne choisissons pas toujours ce qui nous arrive, mais nous conservons généralement une marge de liberté dans la manière d’y répondre. Face à une difficulté, nous pouvons chercher de l’aide, changer de méthode, prendre du recul, recommencer ou emprunter un autre chemin. Même lorsque la situation paraît sombre, il reste souvent une action possible, aussi modeste soit-elle.

Le libre arbitre ne consiste donc peut-être pas à contrôler entièrement notre vie. Il réside plutôt dans notre capacité à agir à l’intérieur des circonstances qui nous sont imposées. Nous ne décidons pas toujours de l’obstacle placé devant nous, mais nous pouvons décider de la façon dont nous allons tenter de le franchir, de le contourner ou de vivre avec lui.

Même face à un mur, il existe parfois une porte que nous n’avions pas remarquée, un passage à construire ou une autre direction à prendre. La solution n’est pas nécessairement immédiate, parfaite ou conforme à ce que nous avions imaginé. Elle peut demander du temps, de la patience et l’acceptation d’un nouveau départ.

Le Mektoub et le libre arbitre ne sont donc pas obligatoirement contradictoires. Le premier peut représenter ce que la vie place sur notre chemin. Le second correspond à ce que nous décidons d’en faire.

Peut-être que certaines rencontres, certaines épreuves et certains tournants étaient écrits. Mais notre façon de les accueillir, d’y résister ou de les transformer nous appartient encore. Croire au destin ne doit jamais conduire à baisser les bras. Cela peut, au contraire, nous inviter à accepter que nous ne maîtrisons pas tout, sans renoncer pour autant à améliorer ce qui peut l’être.

La vie nous impose parfois son scénario. À nous d’interpréter notre rôle, de modifier ce qui peut l’être et de continuer à avancer.

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