Quand les Français enjolivent leur niveau pour décrocher un emploi

Dans un marché du travail de plus en plus internationalisé, la maîtrise d’une langue étrangère, en particulier l’anglais, est devenue un argument presque incontournable sur un CV. Pour certains postes, elle constitue un atout. Pour d’autres, elle peut devenir une condition d’accès à l’emploi. Cette pression pousse une partie des candidats à présenter leurs compétences linguistiques sous un jour plus favorable qu’elles ne le sont réellement.

Une enquête menée en avril 2026 par Preply avec l’institut Censuswide auprès de 1 501 Français met en évidence un phénomène loin d’être marginal : une part importante des actifs reconnaît avoir déjà exagéré son niveau en langue étrangère sur son CV afin d’augmenter ses chances d’obtenir un emploi. Les résultats montrent que cette pratique est particulièrement répandue chez les jeunes générations.

Le chiffre le plus frappant concerne les 18-24 ans et les 25-34 ans. Dans ces deux tranches d’âge, plus d’un répondant sur deux déclare avoir déjà enjolivé ses compétences linguistiques. Chez les 18-24 ans, la proportion atteint 57,62 %. Elle monte même légèrement à 58,09 % chez les 25-34 ans. Autrement dit, dans les générations les plus exposées à la concurrence sur le marché de l’emploi, l’exagération du niveau de langue apparaît presque comme une stratégie d’adaptation.

Cette tendance peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Les jeunes actifs sont souvent confrontés à des offres d’emploi qui exigent de nombreuses compétences, parfois très élevées, même pour des postes de début de carrière. Dans ce contexte, afficher un bon niveau d’anglais peut être perçu comme un moyen de ne pas être écarté dès la première sélection. La formulation classique « anglais courant » est parfois utilisée comme un raccourci valorisant, alors même qu’elle recouvre des réalités très différentes selon les candidats.

L’étude distingue d’ailleurs plusieurs degrés d’exagération. Certains répondants reconnaissent avoir simplement amplifié un peu leur niveau réel en anglais. D’autres admettent avoir affirmé être bilingues alors qu’ils ne l’étaient pas. Chez les 18-24 ans, 19,05 % déclarent avoir indiqué un bilinguisme en anglais qui ne correspondait pas à leur véritable niveau. Chez les 25-34 ans, cette proportion atteint 22,06 %. Il ne s’agit donc pas seulement de petites approximations, mais parfois d’un décalage important entre compétence déclarée et compétence réelle.

L’anglais concentre logiquement l’essentiel des déclarations, car il demeure la langue la plus attendue dans de nombreux environnements professionnels. Mais l’étude montre aussi que certains candidats exagèrent leurs compétences dans d’autres langues. Chez les 18-24 ans, 13,81 % disent avoir menti uniquement sur une langue autre que l’anglais. Chez les 25-34 ans, cette part est de 8,46 %.

Le phénomène ne concerne toutefois pas seulement les jeunes. À l’échelle de l’ensemble de la population interrogée, 35,64 % des Français reconnaissent avoir déjà exagéré leurs compétences linguistiques sur leur CV. La proportion diminue avec l’âge, mais reste significative chez les actifs plus expérimentés. Chez les 35-44 ans, 39,55 % des répondants déclarent avoir déjà enjolivé leur niveau. Chez les 45-54 ans, ils sont encore 31,56 %. La baisse devient plus nette à partir de 55 ans, avec 14,40 % de personnes concernées.

Cette décrue avec l’âge peut s’expliquer par une expérience professionnelle plus installée, une moindre dépendance à certains critères de sélection ou une meilleure connaissance de ses propres limites. Les candidats plus âgés peuvent aussi avoir moins intérêt à prendre le risque d’une contradiction en entretien ou en situation de travail. Car exagérer son niveau de langue peut permettre de franchir une première étape du recrutement, mais l’écart peut rapidement devenir visible.

Un entretien en anglais, un échange avec un client étranger, une réunion internationale ou la rédaction d’un document professionnel peuvent révéler la réalité du niveau linguistique. Le risque n’est donc pas seulement moral. Il peut devenir professionnel. Un candidat recruté sur la base d’une compétence qu’il ne maîtrise pas réellement peut se retrouver en difficulté, perdre en crédibilité ou fragiliser sa prise de poste.

L’enquête révèle également une zone grise intéressante : 17,26 % des Français affirment ne jamais avoir exagéré leurs compétences linguistiques, mais avoir déjà pensé à le faire. Chez les 18-24 ans, ce chiffre atteint 18,57 %. Cette donnée montre que la tentation existe au-delà de ceux qui passent effectivement à l’acte. Elle traduit la pression ressentie par les candidats face à des attentes parfois élevées, ou perçues comme telles.

Pour les recruteurs, ces résultats posent une question concrète : comment évaluer réellement un niveau de langue ? Les mentions vagues comme « bon niveau », « courant » ou « bilingue » restent difficiles à interpréter. Une évaluation plus précise, fondée sur des mises en situation, un court échange oral ou une référence au cadre européen des langues, peut éviter les malentendus. Pour les candidats, la sincérité peut aussi devenir un atout, à condition d’être accompagnée d’une volonté de progression.

Au fond, cette étude ne raconte pas seulement une histoire de petits mensonges sur les CV. Elle met en lumière la place croissante des langues dans les parcours professionnels, mais aussi l’écart entre les exigences du marché et le niveau réel ou ressenti des candidats. Dans une économie ouverte, parler une langue étrangère reste un avantage solide. Mais encore faut-il que cette compétence soit entretenue, assumée et décrite avec justesse.

L’enjeu dépasse donc la simple rédaction d’un CV. Il touche à la formation continue, à la confiance des candidats et à la capacité des entreprises à formuler des exigences adaptées. À long terme, mieux vaut progresser réellement dans une langue que miser sur une ligne flatteuse difficile à défendre. Le CV peut ouvrir la porte d’un entretien. Mais c’est le niveau réel qui, tôt ou tard, permet de la franchir durablement.

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