Le Mondial 2026 a commencé et l’on peut pourtant vivre sans lui

Il paraît qu’il y a actuellement une Coupe du monde de football. L’information est exacte. Depuis le 11 juin 2026, les meilleures sélections de la planète, ou du moins celles qui sont parvenues à se qualifier, disputent aux États-Unis, au Canada et au Mexique un tournoi qui doit se prolonger jusqu’au 19 juillet.

Non, le Mondial n’est donc pas déjà terminé. À la date du 21 juin, il se trouve encore dans sa première partie, celle de la phase de groupes. La compétition compte cette année 48 équipes et pas moins de 104 rencontres. Il reste donc largement assez de football à consommer pour celles et ceux qui en éprouvent le besoin.

Pour les autres, une découverte assez étonnante est en train de se produire. En 2026, il est parfaitement possible de traverser une Coupe du monde sans presque s’en apercevoir.

Une compétition immense devenue presque discrète

Le paradoxe est saisissant. Jamais une Coupe du monde n’avait été aussi grande. Le passage de 32 à 48 participants a mécaniquement augmenté le nombre de matchs, la durée de la compétition et la quantité de contenus disponibles. Trois pays accueillent le tournoi et seize villes sont mobilisées.

Sur le papier, la Coupe du monde devrait donc être partout.

Dans la réalité quotidienne française, elle paraît parfois se dérouler derrière une porte fermée. Il suffit de ne pas ouvrir cette porte pour poursuivre paisiblement son existence.

La télévision ne s’est pas entièrement transformée en chaîne sportive. Les journaux généralistes consacrent naturellement des articles aux résultats et à l’équipe de France, mais leurs pages ne sont pas intégralement recouvertes de pelouses, de crampons et de commentaires tactiques. Les sites d’information parlent du tournoi, sans nécessairement imposer le sujet à tous leurs visiteurs.

Quant aux réseaux sociaux, ils ont une qualité que l’on oublie parfois. Leurs algorithmes finissent généralement par comprendre ce qui intéresse ou n’intéresse pas leur utilisateur. Une personne qui ne clique jamais sur un résumé de match, qui ne commente aucune décision arbitrale et qui ignore les vidéos de buts peut rapidement retrouver un fil d’actualité presque dépourvu de football.

Le Mondial est là, mais il ne frappe plus forcément à toutes les portes.

M6 en clair et beIN Sports pour l’intégralité

L’impression que les matchs ne sont diffusés que sur une seule chaîne nationale gratuite n’est d’ailleurs pas complètement fausse.

M6 est le diffuseur en clair de la compétition en France. La chaîne doit proposer 54 rencontres gratuitement, notamment les matchs de l’équipe de France, plusieurs grandes affiches, des rencontres de la phase finale et la finale. L’intégralité des 104 matchs est disponible sur la chaîne payante beIN Sports.

La Coupe du monde reste donc très accessible à ses amateurs, mais elle ne mobilise pas simultanément plusieurs grandes chaînes gratuites comme cela a pu être le cas lors d’autres compétitions.

Pour le téléspectateur indifférent, cette concentration constitue presque un service public involontaire. Il suffit d’éviter M6 aux heures concernées et de ne pas être abonné à beIN Sports pour réduire considérablement son exposition.

Les autres chaînes poursuivent leurs programmes habituels. Séries, films, documentaires, divertissements, journaux télévisés et émissions de société continuent d’exister. Le football n’a pas entièrement suspendu la programmation nationale.

Le décalage horaire atténue la ferveur

La localisation du tournoi contribue également à cette relative discrétion.

Les rencontres sont organisées sur un territoire immense, réparti entre plusieurs fuseaux horaires. Pour le public français, certains matchs sont diffusés en soirée, tandis que d’autres se jouent très tard dans la nuit ou au petit matin. Le décalage atteint six heures avec la côte est de l’Amérique du Nord et neuf heures avec la côte ouest.

Un match qui commence à deux ou quatre heures du matin n’occupe pas l’espace public de la même manière qu’une rencontre programmée à 18 heures ou à 21 heures. Les salariés, les familles et même de nombreux amateurs de football ne peuvent pas systématiquement modifier leur rythme de vie pour suivre une phase de groupes particulièrement longue.

Cette programmation disperse l’attention. Elle empêche la formation d’un rendez-vous collectif quotidien facilement identifiable. On regarde certaines affiches, on consulte les résultats des autres et l’on renonce aux rencontres les moins attractives.

Même avec 104 matchs, la compétition peut donc sembler moins omniprésente.

Des terrasses parfois privées d’écrans

Dans certaines villes, les règles applicables aux terrasses renforcent encore cette impression de calme.

Il n’existe toutefois pas d’interdiction nationale et générale empêchant tous les cafés et restaurants français d’installer un téléviseur en terrasse. Les règles dépendent largement des municipalités, de l’occupation du domaine public, de la lutte contre le bruit et des conditions fixées aux établissements.

À Strasbourg, par exemple, les écrans géants restent interdits sur une partie des terrasses installées sur le domaine public. À Clermont-Ferrand, les écrans ont finalement été autorisés sous certaines conditions, notamment lorsqu’ils sont tournés vers l’intérieur de l’établissement.

Ailleurs, des bars, restaurants, rooftops et espaces événementiels retransmettent bien les rencontres. Paris compte même différentes fan zones et plusieurs lieux consacrés à la diffusion des matchs.

Mais l’ambiance n’est pas nécessairement celle d’un pays entièrement transformé en stade à ciel ouvert. Dans de nombreuses rues, les terrasses continuent à servir des cafés, des déjeuners et des apéritifs sans que les clients soient obligés d’entendre un commentateur hurler à chaque occasion de but.

Pour ceux qui apprécient le football, cette retenue peut paraître décevante. Pour les autres, elle offre la possibilité rare de dîner tranquillement sans subir une rencontre qu’ils n’ont pas choisi de regarder.

La fragmentation des médias protège aussi le public

Cette relative invisibilité du Mondial révèle surtout une transformation profonde de notre rapport aux grands événements.

Lorsque la télévision comptait seulement quelques chaînes et que la presse imprimée structurait l’essentiel de l’information quotidienne, une Coupe du monde devenait nécessairement un événement collectif. Même les personnes qui ne suivaient pas le football connaissaient les principaux résultats, les noms des joueurs et les polémiques du moment.

Aujourd’hui, l’offre médiatique est presque illimitée.

Des centaines de chaînes, de plateformes et de services de vidéo à la demande se disputent l’attention. La radio propose des milliers de podcasts. Les réseaux sociaux personnalisent leurs contenus. Les sites Internet spécialisés permettent de choisir très précisément ce que l’on souhaite lire.

Cette fragmentation est souvent critiquée parce qu’elle enferme chacun dans ses centres d’intérêt. Elle possède néanmoins un avantage évident. Elle permet d’échapper aux événements que l’on ne souhaite pas suivre.

Le passionné de football peut regarder l’intégralité du tournoi, revoir les buts, écouter des analyses tactiques et commenter chaque décision de l’arbitre. Son voisin peut consacrer exactement le même temps à la musique, au cinéma, au jardinage, à la littérature, aux voyages ou à toute autre activité.

Les deux peuvent habiter dans le même pays sans avoir l’impression de vivre le même mois de juin.

La Coupe du monde n’est plus obligatoire

Le football conserve évidemment une puissance considérable. Les rencontres de l’équipe de France, en particulier lorsqu’elle progresse dans la compétition, peuvent encore réunir plusieurs millions de téléspectateurs et provoquer de grands rassemblements.

La situation pourrait donc changer brutalement si les Bleus atteignent les phases décisives. À mesure que la finale du 19 juillet approchera, la couverture médiatique augmentera probablement. Les drapeaux pourraient réapparaître aux fenêtres, les conversations se déplacer vers les performances des joueurs et les terrasses devenir plus animées.

Mais, pour l’instant, le Mondial 2026 démontre qu’un événement peut être gigantesque sans devenir totalement envahissant.

Oui, la Coupe du monde a bien commencé. Non, elle n’est pas terminée. Elle durera encore plusieurs semaines.

Et pourtant, en choisissant correctement sa chaîne de télévision, ses sites Internet, ses réseaux sociaux et son café, il reste parfaitement possible de ne pas voir un seul match.

À l’époque de la surabondance médiatique, le véritable luxe n’est peut-être plus d’avoir accès à tous les événements. C’est de pouvoir décider tranquillement lesquels méritent notre attention.

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