À deux ans, un enfant français passe déjà près d’une heure par jour devant un écran. À trois ans et demi, cette durée atteint une heure et vingt minutes, puis une heure et trente-quatre minutes à cinq ans et demi. Derrière ces moyennes se cachent des situations beaucoup plus préoccupantes. Certains enfants de moins de deux ans peuvent être exposés aux écrans pendant plus de six heures quotidiennement.
Ces chiffres, repris dans le rapport Enfants et écrans : prendre le problème à la racine, publié par Terra Nova, illustrent l’installation très précoce des usages numériques dans la vie familiale. Le document, rédigé par Florent de Bodman, cofondateur et directeur général de l’association 1001mots, et Thomas Villemonteix, maître de conférences en psychologie à l’université Paris 8, entend déplacer le débat.
Car si les risques associés à la surexposition sont aujourd’hui largement évoqués, les réponses publiques restent principalement construites autour de recommandations adressées aux familles. Pour les auteurs, cette approche ne suffit plus.
Une exposition qui commence bien avant l’entrée à l’école
Selon les données présentées, 97 % des enfants de trois à cinq ans sont exposés à au moins un écran chaque semaine. La télévision demeure le support dominant, même si les tablettes, ordinateurs et smartphones prennent progressivement davantage de place.
Les différences entre les jours d’école et les jours sans classe sont particulièrement révélatrices. Chez les trois à cinq ans, le temps moyen passé devant un écran atteint une heure et cinquante et une minutes les jours sans école, contre une heure et une minute les jours de classe.
Le problème ne se résume donc pas à la présence du numérique dans les établissements scolaires ou aux usages des adolescents. Il commence à domicile, durant les premières années de vie, lorsque l’enfant construit ses capacités de communication, développe son attention et découvre son environnement.
Dans une enquête qualitative menée avec la CAF de Seine-Saint-Denis auprès de vingt familles sélectionnées pour leur forte exposition aux écrans, les chercheurs ont relevé une moyenne de 17,5 heures hebdomadaires chez des enfants de moins de deux ans. Dans certaines familles, cette durée atteignait 44 heures par semaine.
Ces situations extrêmes ne représentent pas la moyenne nationale. Elles permettent néanmoins d’observer les mécanismes qui conduisent à un recours intensif aux écrans, parfois bien éloigné des intentions éducatives des parents.
Des conséquences sur plusieurs dimensions du développement
Le rapport rassemble de nombreux travaux scientifiques consacrés aux effets de l’exposition précoce aux écrans.
Le sommeil figure parmi les premières préoccupations. Les écrans utilisés en soirée peuvent retarder l’endormissement, réduire la durée des nuits et perturber les rythmes biologiques. La succession rapide d’images et de sons entretient également un état d’éveil peu compatible avec la préparation au coucher.
La vision constitue un autre sujet de vigilance. Une analyse regroupant 45 études et plus de 335 000 participants relève une association entre chaque heure quotidienne supplémentaire passée devant un écran et une augmentation de 21 % du risque de myopie.
Il ne faut toutefois pas interpréter cette association comme la preuve qu’une heure supplémentaire provoque directement une myopie. Le rapport souligne notamment le rôle du temps passé à l’intérieur, au détriment des activités extérieures et de l’exposition à la lumière naturelle.
Les chercheurs s’intéressent également au développement du langage. Une étude japonaise portant sur plus de 7 000 enfants a observé qu’une exposition d’au moins quatre heures quotidiennes à l’âge d’un an était associée à un risque de retard de communication presque cinq fois supérieur à deux ans, par rapport à une exposition inférieure à une heure.
D’autres travaux identifient des associations avec les capacités d’attention, les fonctions exécutives et certains résultats scolaires ultérieurs.
Les auteurs prennent néanmoins soin de nuancer ces observations. Les effets sont souvent modestes lorsqu’ils sont considérés individuellement. Les études observationnelles ne permettent pas toujours d’isoler la responsabilité propre des écrans de celle des conditions familiales et sociales.
C’est principalement l’accumulation des expositions, leur précocité et leur intensité qui préoccupent les chercheurs.
Le véritable enjeu est aussi ce que les écrans remplacent
L’une des idées centrales du rapport consiste à considérer non seulement le temps passé devant un écran, mais aussi les activités auxquelles celui-ci se substitue.
Un jeune enfant qui regarde longtemps la télévision dispose de moins de temps pour courir, manipuler des objets, jouer avec d’autres enfants, écouter une histoire ou échanger avec ses parents.
Or ces expériences contribuent directement à son développement moteur, cognitif, émotionnel et social.
Les interactions humaines occupent une place particulière. Une vidéo, même présentée comme éducative, ne reproduit pas les échanges spontanés avec un adulte qui réagit aux expressions, aux gestes et aux tentatives de communication de l’enfant.
Le rapport attire également l’attention sur un phénomène moins souvent abordé : la « technoférence ».
Ce terme désigne les interruptions des interactions entre un adulte et un enfant provoquées par l’usage d’un téléphone, d’une tablette ou d’un téléviseur.
Un parent qui consulte régulièrement son smartphone pendant un moment de jeu peut être physiquement présent, mais moins disponible pour répondre aux sollicitations de son enfant.
Une méta-analyse portant sur 21 études et près de 15 000 enfants de moins de cinq ans met en évidence des associations entre l’utilisation parentale des écrans en présence de l’enfant et plusieurs indicateurs moins favorables de développement.
La prévention devrait donc concerner les habitudes numériques de toute la famille, plutôt que de se limiter au nombre de minutes d’écran autorisées aux plus petits.
Des parents conscients des risques mais confrontés aux réalités quotidiennes
C’est probablement sur ce point que le rapport se distingue le plus des discours habituels.
Dans l’enquête menée en Seine-Saint-Denis, treize parents sur vingt déclaraient explicitement vouloir limiter l’usage des écrans par leurs enfants. Beaucoup connaissaient déjà les recommandations.
Pourtant, leurs pratiques restaient éloignées de leurs intentions.
Les raisons avancées sont concrètes : préparer un repas, s’occuper de plusieurs enfants, faire le ménage, gérer les pleurs, travailler avec des horaires contraignants ou simplement trouver quelques minutes de repos.
Lorsqu’un parent élève seul son enfant, ne dispose d’aucun relais ou vit dans un logement exigu sans espace extérieur, la télévision peut devenir une solution immédiatement accessible.
Les auteurs mettent ainsi en évidence une dimension sociale importante. À deux ans, 21 % des enfants appartenant aux fractions intellectuelles des classes supérieures ne sont exposés à aucun écran, contre 6 à 7 % dans les catégories populaires étudiées.
L’équipement du logement traduit aussi ces inégalités. Entre trois et cinq ans, un enfant sur sept dispose d’un écran dans sa chambre lorsque le niveau de diplôme du ménage est inférieur au baccalauréat, contre un sur trente dans les ménages diplômés au-delà de bac+3.
Ces écarts ne permettent pas de juger les pratiques individuelles des familles. Ils rappellent surtout que les possibilités de limiter les écrans dépendent aussi du logement, des ressources, du temps disponible et de l’environnement de proximité.
Pour Terra Nova, demander aux parents de modifier leurs comportements sans leur proposer d’alternatives revient à négliger une partie essentielle du problème.
Ouvrir davantage de lieux pour permettre aux enfants de jouer
La première proposition consiste à faire du jeu sans écran une véritable priorité des politiques publiques.
La France compte environ 1 500 ludothèques, contre 16 000 bibliothèques, selon les chiffres repris dans le rapport. Les auteurs souhaitent développer ce réseau, notamment les structures itinérantes et les ludothèques hors les murs.
Ils proposent de doubler ces dernières dès la rentrée 2027, avant de pérenniser leur financement avec un effort supplémentaire estimé à 20 millions d’euros par an à horizon cinq ans.
Les lieux d’accueil enfants-parents, ou LAEP, feraient également l’objet d’un renforcement. Aujourd’hui, leurs horaires sont souvent réduits et peu adaptés aux contraintes des familles qui travaillent.
Terra Nova recommande une ouverture plus large, notamment le samedi de 9 heures à 18 heures. Le surcoût est évalué à 40 millions d’euros annuels.
Une autre proposition concerne les cours d’école.
Alors que les établissements maternels et primaires disposent d’espaces de jeu sécurisés, leurs cours restent généralement fermées le week-end. Le rapport suggère d’en ouvrir une partie aux familles le samedi, en s’inspirant d’expériences déjà conduites à Paris.
L’objectif serait d’ouvrir 10 % des écoles concernées, pour un coût estimé à 25 millions d’euros par an.
À terme, les auteurs souhaitent que chaque enfant de moins de cinq ans puisse accéder à un lieu de jeu adapté situé à moins de quinze minutes de son domicile.
Rompre l’isolement des parents après la naissance
La deuxième proposition vise à renforcer les liens entre parents.
Terra Nova s’inspire du modèle danois, où les groupes de jeunes mères réunies après une naissance constituent une pratique largement répandue.
En France, les sages-femmes et les services de protection maternelle et infantile pourraient proposer aux parents ayant eu un enfant à la même période de rencontrer d’autres familles vivant à proximité.
Une première réunion serait organisée par une professionnelle de PMI. Les rencontres suivantes pourraient se dérouler de manière autonome, au domicile des participants ou dans un lieu public.
L’enjeu dépasse la prévention numérique. Il s’agit aussi de rompre la solitude, de faciliter l’entraide et de permettre aux parents de partager leurs difficultés.
Après une phase d’expérimentation, le dispositif pourrait, selon les auteurs, concerner environ 130 000 familles ayant un nouveau-né chaque année, soit 20 % des familles concernées.
Son fonctionnement nécessiterait une centaine d’équivalents temps plein supplémentaires au sein des PMI, pour un coût annuel évalué à cinq millions d’euros.
Faire évoluer les campagnes de prévention
La troisième proposition concerne la communication publique.
Les auteurs estiment que les messages actuels reposent trop souvent sur des interdictions ou des recommandations générales.
Dire qu’un enfant ne devrait pas être exposé aux écrans avant trois ans ne répond pas nécessairement à la question d’un parent qui doit préparer le dîner seul avec plusieurs enfants.
Terra Nova souhaite donc privilégier des messages positifs, accompagnés de solutions immédiatement applicables.
La stratégie serait pilotée par Santé publique France et diffusée dans les maternités, les PMI, les crèches et les lieux fréquentés par les familles.
Elle passerait également par Instagram, TikTok et les plateformes de vidéos, afin de toucher les parents dans leurs usages numériques habituels.
L’idée est de montrer concrètement les bénéfices du jeu, de la lecture ou des échanges avec un jeune enfant, tout en orientant les familles vers les ressources disponibles près de chez elles.
Accompagner davantage les familles les plus vulnérables
Quatrième axe : renforcer l’accompagnement à la parentalité.
Le rapport propose notamment une visite à domicile entre six et neuf mois après la naissance d’un premier enfant.
Cette rencontre permettrait d’aborder plusieurs aspects du quotidien : sommeil, pleurs, langage, conditions de logement, isolement et place des écrans.
Les auteurs envisagent environ 200 000 visites annuelles.
Pour les familles ayant besoin d’un soutien plus important, ils recommandent le déploiement de programmes structurés et évalués, parmi lesquels PANJO, PSFP, Triple P Babies ou 1001mots.
L’objectif annoncé serait d’accompagner chaque année entre 70 000 et 100 000 jeunes enfants en situation de vulnérabilité.
L’enveloppe proposée atteint 60 millions d’euros supplémentaires par an pour ces programmes.
Le rapport préconise également une prise en charge par l’Assurance maladie des actes des puéricultrices de PMI, pour un coût supplémentaire estimé entre 20 et 30 millions d’euros annuels.
Cette orientation marque un changement de logique : ne plus attendre que les familles demandent de l’aide, mais organiser les moyens de les contacter et de leur proposer un accompagnement adapté.
Encadrer davantage les plateformes et les produits numériques
La dernière proposition concerne directement l’offre de contenus et d’équipements numériques destinés aux jeunes enfants.
Terra Nova souhaite instaurer des avertissements sanitaires dans certains flux de vidéos.
Après 19 h 30, les contenus destinés aux jeunes enfants pourraient être précédés d’un message de prévention de dix à vingt secondes concernant les conséquences possibles du visionnage tardif sur le sommeil.
Pour les moins de trois ans, les auteurs proposent une interruption du flux après cinq minutes de visionnage continu, avec des rappels si le parent décide de poursuivre.
Ces dispositifs seraient définis avec Santé publique France et leur application contrôlée par l’Arcom.
Le rapport recommande également d’interdire la promotion commerciale de certains objets spécialement conçus pour faciliter l’exposition autonome des nourrissons aux écrans, notamment les tablettes destinées aux bébés ou les supports pour smartphones fixés aux poussettes.
Il s’agit à ce stade de propositions, et non de nouvelles obligations déjà entrées en vigueur.
Un investissement public de 200 millions d’euros par an à terme
L’ensemble du plan représenterait, selon les estimations des auteurs, un investissement public supplémentaire atteignant environ 200 millions d’euros par an dans cinq ans.
Ce montant doit être rapproché des moyens actuellement consacrés au soutien à la parentalité. Le rapport indique qu’en 2025, les dépenses des CAF dédiées à ces dispositifs, hors accompagnement à la scolarité, représentaient environ 138 millions d’euros, soit 18 euros par famille ayant un enfant mineur.
Pour Terra Nova, la prévention de la surexposition précoce ne peut pas reposer uniquement sur des recommandations sanitaires. Elle suppose aussi des moyens humains, des structures d’accueil accessibles et un environnement numérique mieux encadré.
La réalisation du programme dépendrait néanmoins de décisions budgétaires, de l’engagement des collectivités territoriales et de la capacité des services publics concernés, notamment les PMI, à assurer de nouvelles missions.
Les coûts présentés restent des estimations prospectives. Ils ne constituent ni des dépenses déjà décidées ni une garantie de résultats à l’échelle nationale.
Faire de la petite enfance une priorité de prévention
La réflexion développée par Terra Nova dépasse finalement la seule question des écrans.
Elle interroge les conditions dans lesquelles grandissent les jeunes enfants, la disponibilité des adultes, les inégalités d’accès aux loisirs et la place accordée à la prévention dans les politiques familiales.
Les auteurs ne contestent pas l’intérêt des recommandations destinées aux parents. Ils estiment simplement qu’elles doivent être accompagnées de mesures permettant réellement de les appliquer.
Le rapport rejoint ainsi une approche plus large de la santé publique, fondée sur l’intervention précoce et la réduction des facteurs de risque avant l’apparition de difficultés plus importantes.
Reste à déterminer si les pouvoirs publics choisiront d’investir dans ces alternatives. Car réduire le temps passé devant les écrans ne consiste pas uniquement à éloigner un téléphone ou à éteindre un téléviseur. Cela suppose de redonner une place aux jeux, aux rencontres, aux activités extérieures et aux échanges quotidiens avec les adultes.
À travers ses cinq propositions, Terra Nova défend donc une orientation : pour que les jeunes enfants passent moins de temps devant les écrans, encore faut-il leur offrir davantage de possibilités de faire autre chose.